J’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde…

En ouvrant le livre au hasard je tombe sur ce poème.

Ta bouche aux lèvres d’or n’est pas en moi pour rire
Et tes mots d’auréole ont un sens si parfait
Que dans mes nuits d’années, de jeunesse et de mort
J’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde

Dans cette aube de soie où végète le froid
La luxure en péril regrette le sommeil,
Dans les mains du soleil tous les corps qui s’éveillent
Grelottent à l’idée de retrouver leur cœur.

Souvenirs de bois ver, brouillard où je m’enfonce
J’ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi,
Toute ma vie t’écoute et je ne peux détruire
Les terribles loisirs que ton amour me crée.

Après ces mots, je n’avais rien à rajouter. Juste une envie de silence. Apprécier les poèmes nous ouvre peut-être une porte vers la méditation. Je ne sais pas trop. Si méditer veut dire prendre du recul et se détacher des choses matérielles pour être tout à son esprit, je pense que les deux pratiques sollicitent les mêmes sens, les mêmes parties de notre être ou de notre esprit.

 

 

Qu’est-ce qu’un poète ?

Je réfléchissais depuis quelques jours à cette question tentant d’y apporter ma propre réponse lorsque j’ai découvert, par hasard, ce poème de John Keats :

Où est le poète ? Montrez-le ! Montrez-le,
Vous, les neufs Muses ! que je puisse le reconnaître.
C’est l’homme qui en face d’un homme
Est toujours un égal, fût-il un roi,
Qu’il soit le plus pauvre de la tribu des mendiants
Ou n’importe quelle autre chose étonnante
Que puisse être un homme entre un singe et Platon ;
C’est l’homme qui, devant un oiseau,
Roitelet ou aigle, trouve le chemin
De tous ses instincts ; il a entendu
Le rugissement du lion, et peut dire
Ce qu’exprime sa gorge rugueuse,
Et pour lui le hurlement du tigre
A une signification et frappe
Son oreille comme une langue maternelle.

J’avais en tête une définition plus proche de la capacité à apprivoiser  les mots et en faire un usage qui dépasse leur sens propre pour dire l’indicible. Keats parle de cela dans la seconde partie de son poème d’une manière que seul un poète peut adopter, « le hurlement du tigre a une signification et frappe son oreille comme une langue maternelle« ,  que je traduit par :   »le poète peut entendre des choses que nous entendons tous, mais il a, de plus, la faculté de les traduire en une langue qu’il maîtrise et que, avec un peu d’efforts, nous pouvons entendre ».
Plus que nos yeux, le poète nous ouvre nos cœurs.

La première partie, pour moi, est plus inattendue. Elle évoque une certaine forme de courage dont le poète ne peut manquer pour appréhender le monde et l’humanité dans sa globalité.

Une flamme

Je retrouve la poésie d’Eluard après l’avoir délaissée quelques temps. Pourquoi cet abandon ? Je m’étais fait la promesse de porter avec moi ces belles paroles et des les associer à ma vie quotidienne pour que demeure en moi la flamme de l’amour et de la poésie. L’image de la flamme n’est pas anodine. Une flamme nous apporte la lumière et la chaleur, elle nous éclaire et nous réconforte et, plus beau encore, on peut la partager sans rien en perdre.

 

Echange d’un poème contre cours d’Origami

Elle m’envoie un SMS pour me demander de lui offrir un poème pour, me dit-elle,  l’échanger contre des cours d’origami.
- Un poème de n’importe quel auteur ?
- Un poème que tu aimes beaucoup, me précise-t-elle.
Je choisis celui-ci, dont je voudrais ne jamais me séparer, car il aide, je pense, à vivre, à aimer et à passer les moments difficiles

XXII

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j’ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l’attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t’aime
lequel de nous deux est absent.

 

 

L’amoureuse

Elle est débout sur mes paupières
Et ses cheveux sont dans les miens,
Elle a la forme de mes mains,
Elle a la couleur de mes yeux,
Elle s’engloutit dans mon ombre
Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts
Et ne me laisse pas dormir.
Ses rêves en pleine lumière
Font s’évaporer les soleils,
Me font rire, pleurer et rire,
Parler sans avoir rien à dire.

Paul Eluard

D’où vient que j’aime ces phrases ? D’où vient que ces mots assemblés me touchent tant ? Ce sont des questions telles que celle-là que j’ai envie de me poser plutôt que d’expliquer ce qu’a voulu dire l’auteur.
Trop souvent ont explique aux élèves et on les oblige à expliquer des textes qui ne les touchent pas.

Retour à notre sujet

XIV

Le sommeil a pris ton empreinte
Et la colore de tes yeux

Paul Eluard « L’amour la poésie »

Ouille ! c’est court mais ça fait mal… dans le sens où l’on dit que ça fait mouche… ça nous touche. Que veut-il dire au juste ? J’avoue que je ne sais pas. Mais, le sommeil a pris ton empreinte… et la colore de tes yeux… il y quelque chose de violent dans cette déclaration, ou peut-être qui me fait violence, à moi, mais dirait la douceur à d’autres lecteurs.

Le seul point positif était en fait négatif

C’est en marchant dans la rue que j’ai entendu cette phrase qui m’a interpellé. Il s’agissait apparemment d’un père mécontent des performances de son fils en natation. J’ai marché pendant quelques minutes sur le trottoir à quelque mètres d’eux, ce qui m’a permis de suivre leur conversation d’une oreille indiscrète. Le père passait un véritable savon à son fils en lui disant qu’il n’avait absolument rien réussi durant toute l’année. Il avait été insignifiant durant toutes les compétitions de natation. Sa seule performance avait été d’attraper une otite, si bien que le seul point positif était en fait négatif.
Cette phrase m’a donné à réfléchir. Je me suis demandé ce qu’il pouvait y avoir de positif dans le fait d’attraper une otite ?
Une explication possible est que ce père n’aimant pas son fils considérait comme un fait positif qu’il tombe malade. Par cet oxymore, tombé dans un langage familier, il lui disait qu’au plus profond de lui, il ne l’aimait pas. Et le fils devait sans doute bien l’entendre et le comprendre depuis longtemps déjà.

Qu’est ce que je te mange à midi ?

C’est devenu un jeu entre ma fille de deux ans et moi. Je lui demande gentiment l’autorisation de croquer une partie de son corps. Son nez la plupart du temps mais aussi ses joues, ses oreilles ou encore, ce qui me semble des plus appétissant, ses bons mollets. Bien sûr elle dit non et repousse mes tentatives pour la croquer. Elle gagne toujours et, quelques fois, face à mon dépit de ne jamais y parvenir, elle m’offre d’elle même son petit nez à croquer et rigole lorsque je m’en régale.
Ces propos semblent très éloignés de la poésie de Paul Eluard, d’autant plus que lorsque je pense à ma fille, c’est ce poème de Victor Hugo qui me vient à l’esprit :


Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère;
Elle entrait, et disait : Bonjour, mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon oeuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
J’appelais cette vie être content de peu !
Et dire qu’elle est morte! Hélas! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

S’il faut parler de l’amour d’un père pour sa fille, je pense que tout est dit ici. Je pense avoir fait l’expérience de chaque mot, chaque expression, chaque idée de ce poème, excepté le deuil terrible et inacceptable. Cependant, dans Les contemplations, ce poème marque également pour moi le moment où, justement, Victor Hugo commence à accepter que Dieu lui ait pris son enfant. Il recommence à vivre, en quelque sorte, et son amour paternel devient d’autant plus beau qu’il a accepté une certaine distance entre lui et l’enfant qu’il ne reverra jamais. C’est pour moi un poème d’amour et d’espoir, surtout pas de désespoir.

Revenons au sujet, vous vous demander sans doute toujours quel rapport avec Paul Eluard ? Et bien je pense que, tant que j’écrirais sur l’amour et la poésie, je ne serai pas hors sujet.

Pour commencer, acheter le livre

Capitale de la douleur, Paul Eluard

Les grands amateurs de poésie l’ont sans doute déjà dans leur bibliothèque. Ceux qui s’y intéressent et apprécient la poésie trouveront chez leur libraire (oui, je conseille de l’acheter chez un libraire et non sur internet, à moins de ne pas avoir de libraire à côté de chez soi ou de ne pouvoir se déplacer), dans l’édition poche de Gallimard, le recueil de poème de Paul Eluard Capitale de la douleur suivi de L’amour la poésie. C’est celui qui nous intéresse. Il coûte un peu moins de 8 euros. C’est moins que ce que me coûte un déjeuner à midi.